Dans le cadre de notre série portant sur la géopolitique du sport, nous avons choisi, pour le premier article, de nous rendre en Europe de l’est et plus précisément en Bosnie-Herzégovine. Dans ce pays cosmopolite regroupant une multitude d’ethnies, nous allons tenter de comprendre comment le sport influe sur la vie en communauté.
A Mostar, ville située à une centaine de kilomètres au sud de Sarajevo, le football est le théâtre de la division qui règne sur la ville. Deux compagnies d’électricités, deux compagnies de services communaux, deux compagnies de téléphonie et même deux programmes scolaires différents (ainsi, plus d’un enfant mostarien sur deux ne connait strictement personne de l’autre communauté) et même deux nationalités revendiquées : croate et bosnienne.

Le nerf de la guerre
Pour comprendre cette division, il faut d’abord revenir sur l’histoire de Mostar et de ses deux clubs de football.
En 1905, le HSK Zrinjski voit le jour, un club qui se veut nationaliste en s’identifiant comme croate. Un peu plus d’une décennie et demi plus tard, en 1922 un autre club vient s’installer dans la ville, c’est la naissance du FK Vélez. Jusqu’à l’aube de la Seconde Guerre Mondiale, les deux clubs cohabitent. Seulement, la première fracture intervient à l’issue de la guerre, après la restructuration de la Yougoslavie en territoire communiste, lorsque le Zrinjski est soupçonné d’être soutenu par la mouvance fasciste de l’état indépendant croate Tito, qui arrive à la tête de l’état de Yougoslavie en 1946 met en place une Constitution calquée sur celle de l’URSS de 1936 et prône la fédération des six républiques populaires du territoire yougoslave. Dès lors, le gouvernement décide de bannir les symboles du régime des oustachis et « seules les entreprises qui réunissaient les communautés pouvaient exister » rapporte Zlatko Serdarevic,historien et spécialiste de Mostar. Ainsi, le club du Zrinjski est dissous et ses partisans doivent se faire discret. En 1922,un nouveau stade est construit, propriété de la ville de Mostar et nouvel antre du Vélez, fort de son statut de grand club yougoslave.
La mort de Tito en 1980 et la présidence tournante qui suit verra naître les déclarations d’indépendance de la Slovénie en 1990, de la Croatie en 1991 et de la Bosnie en 1992. L’inquiétude qui envahit la Serbie pousse le pays à attaquer les trois autres, fraîchement indépendants, et en particulier la Bosnie qui sera le théâtre majeur des affrontements de la guerre de Yougoslavie et de ses 300 000 morts.
A l’hiver 1993, Mostar voit les deux armées s’opposer, détruire le pont emblématique de la ville,faire près de 2000 morts et provoquer la fuite de 26 000 personnes. La ville est déchiré entre deux camps. Et pour ramener un peu de baume au coeur, il ne faut pas compter pas sur le football, le HSK Zrinjski est ressuscité et récupère le stade de la ville. C’est le débat autour du “vol” du stade par le Zrinjski au Vélez qui marque un point de non-retour. Depuis, le Vélez est contraint à l’exil et sa nouvelle demeure, le Stade Rodjeni, qui se situe à plus de 6 km du centre de Mostar et du Bijeli Brijeg Stadium propriété de la ville et arène du Zrinjski.

Le football pour rassembler la cité ?
Dans les rares moments d’apaisements, il suffit de mettre un peu de football sur le feu pour s’en rendre compte que “C’est une catastrophe. La situation du football à Mostar reflète la haine qui existe entre les deux communautés” témoigne Zlatko Serdarevic. Un désordre qui nourrit le terrain politique pour ce dernier déclarant que « Les partis politiques se manifestent à travers les clubs, mais aussi les associations de supporters. Ils sont tous élevés dans le nationalisme » et en tant que clubs, le Velez et le Zrinjski sont normaux. Mais ils ont été créés par la politique. Alors, elle peut se servir d’eux quand elle en a besoin. ». Selon lui, “L’idée fondamentale du sport est trahie, parce qu’il y a des mentors politiques qui dictent le comportement du public.» Il résume la situation au travers de « deux mondes antagonistes qui travaillent ensemble pour ne pas être ensemble. Ils ont vu qu’ils ne pouvaient exister que dans le chaos qu’ils avaient créé ».

Hors de question de se détacher de l’ambiance maussade de la ville, pas même le temps d’un match, « Le nationalisme est très présent. Les gens vont au stade avec des drapeaux bosniens, pas seulement du Velez. La guerre a tout changé à Mostar.”, insiste sous couvert d’anonymat,un inconditionnel de la Red Army, groupe de supporter du FK Vélez. Une guerre prenant pour décor le stade de football,arène improvisé pour rythmer la rencontre de chants politiques qui se succèdent de part et d’autres des tribunes allant jusqu’à s’accaparer plus d’importance que le jeu lui-même. Il ajoutera que “Le derby divise les gens. Pendant cette semaine-là, tout change. On ne se sent pas à l’aise dans l’autre partie de la ville. A tout moment, quelqu’un peut me frapper avec une bouteille ou autre chose. Tout peut arriver.» On comprend alors qu’ici, le football ne fait qu’accentuer les divisions et qu’une trêve dans cette guerre permanente ressemblerait à un miracle : « Je pense qu’il y a plus de chance que le football réunisse les Israéliens et les Palestiniens que les gens ici à Mostar » explique l’ancien membre du collectif “Ultra” du Zrinjski, Ivica Mucic. De leur côté, les supporters du club rival pensent la même chose : « Je ne pourrai pas faire la paix avec les gens du Zrinjski pour le moment. Il y a trop de haine entre nous. Pendant le derby, tout tourne autour de la guerre. Ils ont détruit notre pont, tué mon grand-père, ils ont volé notre stade. On ne peut pas juste se serrer la main et passer à autre chose. Je ne pourrai jamais leur pardonner. » nous dit un supporter du Vélez.

Des propos dures, une tension palpable que le football ne fait que remettre au goût du jour. Remuer le couteau dans la plaie n’est-elle pas la meilleure façon de raviver une douleur morale que la cicatrice ne fait que dissimuler. Alors le football est-il toujours aussi fédérateur ?
Documentaire réalisé par Canal+ Sport, Enquêtes de foot : Mostar, au stade de la haine.
Clara, Maxime et Anesse.


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