Géopolitique du sport : l’impact de la guerre en Ukraine sur le monde du sport

« Par son ampleur et sa rapidité, cette exclusion quasi-totale de la Russie par l’ensemble du mouvement sportif mondial est du jamais-vu dans l’histoire », affirme Lukas Aubin, docteur en géopolitique et spécialiste de la Russie et du sport

Par Enora Mingant

Le 10 mars 2022

Le 24 février dernier, la Russie a lancé une offensive militaire sur l’Ukraine en commençant par la région frontalière du Donbass, située à l’est du pays. Depuis, plus d’un million d’Ukrainiens ont fui leur pays alors que d’autres tentent de résister et de défendre leur territoire. De nombreux débats sont alors nés de cette guerre, notamment en Occident où l’on espère, pour la majeure partie des gens, que le président russe Vladimir Poutine décidera de mettre fin à tout cela. Si l’on parle beaucoup des bombardements et des pertes humaines en Ukraine ou encore des impacts produits par le conflit sur l’économie mondiale, il semble que le domaine du sport soit lui aussi l’arène de certains affrontements dans le cadre de cette guerre.

En effet, depuis le début de l’offensive militaire russe sur le sol ukrainien, les réactions dans le monde du sport ont été nombreuses. Plusieurs fédérations sportives internationales ont exclu ou suspendu les sportifs de nationalités russe et biélorusse suite aux recommandations énoncées par le CIO. Le 27 février dernier, une trentaine d’athlètes ukrainiens avaient signé une lettre ouverte adressée au CIO et au CIP, réclamant la suspension de l’ensemble des 71 athlètes russes qui devaient prendre part aux Jeux Paralympiques de Pékin (en concourant sous la bannière du comité olympique russe suite au scandale de l’affaire de dopage d’Etat depuis les Jeux de Sotchi en 2014). Les sportifs ukrainiens affirmaient qu’en cas d’absence de réaction de la part du CIO et du CIP, ces derniers encourageraient « clairement la Russie et la Biélorussie à violer le droit international et [leur] propre charte ». Lundi 28 février 2022, le Comité International Olympique a donc, dans un communiqué officiel, recommandé le bannissement des délégations russes et biélorusses des grands évènements sportifs internationaux. Une première pour le CIO, d’autant plus que dans le même temps, il a retiré « l’ordre olympique » à tous les hauts responsables russes, dont Vladimir Poutine.

Le CIO ne s’est d’ailleurs pas arrêté là, puisqu’une semaine plus tard, il a annoncé la création d’un fond de solidarité en soutien aux sportifs ukrainiens. Une décision forte et symbolique, saluée par l’ancienne star du saut à la perche et actuel président du Comité National Olympique Ukrainien Sergueï Bubka qui parle d’une « décision sans précédent dans l’histoire mondiale olympique » sur son compte Twitter.

Et le CIO semble avoir été entendu… par la FIFA d’abord, qui a annoncé une suspension de la sélection russe au Mondial de football, qui se tiendra en décembre 2022 au Qatar, « jusqu’à nouvel ordre ». La Pologne qui devait jouer un match de barrage le 24 mars prochain contre la Russie, n’avait pas attendu les déclarations du CIO et de la FIFA pour avertir qu’elle refusait de prendre part à la rencontre. Même réaction du côté des équipes suédoises et tchèques.

De nombreuses fédérations sportives internationales ont également suivi le pas et pris un certain nombre de sanctions à l’égard de la Russie et de ses sportifs. A titre d’exemple, le Mondial de volley-ball 2022 prévu pour cet été a été retiré à la Russie, qui devait accueillir l’évènement. L’International Skating Union (ISU) a annoncé mardi 1er mars que les athlètes russes et biélorusses ne seraient pas autorisés à participer aux championnats du monde de patinage artistique, prévus à Montpellier à partir du 21 mars, notamment « afin de protéger l’intégrité des compétitions de patinage sur glace et pour la sécurité de tous les participants aux compétitions internationales de patinage ». A noter que lors des Jeux Olympiques de Pékin, le Comité Olympique Russe avait remporté 5 médailles dans la discipline. Pour citer un dernier exemple, Tony Parker, actuel président de l’Asvel Lyon-Villeurbanne, avait annoncé dès le début du conflit que le club n’irait pas jouer en Russie contre le Zenit Saint-Petersbourg et l’Unics Kazan, ces rencontres étant prévues le 1er et 3 Mars dans le cadre de l’Euroligue Basketball.  « Avec nos valeurs, celles du club et les miennes, jamais de la vie nous n’irons en Russie la semaine prochaine (…). Nous sommes en 2022 et on ne peut pas accepter des choses comme cela. C’est du grand n’importe quoi ».

Les athlètes russes et biélorusses ont également été interdits de participer aux Jeux paralympiques d’Hiver. « Vous êtes victimes des décisions de votre gouvernement » a affirmé Andrew Parsons, le patron de l’IPC, en conférence de presse le jeudi 3 Mars. La Russie devrait faire appel devant le Tribunal Arbitral du Sport, suite à l’exclusion de ses athlètes. Une information de l’agence russe Tass, qui cite des propos du ministre des sports russe : « La décision du Comité international paralympique d’exclure notre équipe est une violation flagrante des droits des athlètes et une manipulation de la Charte olympique et des valeurs de la vie humaine dans la poursuite d’objectifs politiques ».

En bref, on a commencé par enlever les compétitions sportives, puis on s’est attaqué aux partenariats sportifs et financiers avec les ruptures d’accords, notamment dans le milieu du football, l’UEFA ayant rompu son contrat avec le géant du gaz Gazprom ou encore Manchester United avec Aeroflot. Et concernant l’audiovisuel, l’IFP et Bein Sport ont, d’un commun accord, décidé de suspendre la diffusion des matchs de Ligue 1 dans l’ensemble de la Russie.

On peut donc dire que du côté du sport, la Russie semble aussi avoir été mise sur la touche. « Par son ampleur et sa rapidité, cette exclusion quasi-totale de la Russie par l’ensemble du mouvement sportif mondial est du jamais-vu dans l’histoire », affirme Lukas Aubin, docteur en géopolitique et spécialiste de la Russie et du sport.

Dès son arrivée au pouvoir, Vladimir Poutine avait pourtant misé sur la voie sportive pour redorer le blason de la Russie et retrouver une part de la grandeur perdue de l’URSS.  Tout y est mis en œuvre pour renforcer le patriotisme et faire rayonner le pays… au point de financer un large programme de dopage pour un grand nombre de sportifs. C’est en tout cas les faits qui sont reprochés au gouvernement russe depuis 2014.  Pour Jean-Baptiste Guégan, journaliste et enseignant en géopolitique du sport, « ces dernières années, on est passé de la suspicion à une condamnation, puis à une situation d’exclusion. La réaffirmation géopolitique de la puissance russe sur la scène mondiale a été menée par le sport, elle va aussi se payer par le sport. » Peu de chances en tout cas que cela suffise à faire changer les plans de Vladimir Poutine.

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